
Mémoire Nation
Vingt ans après leur disparition tragique, deux adolescents décédés dans un transformateur électrique pourraient voir leurs noms gravés au cœur de la capitale. Une initiative portée par plusieurs élus parisiens relance le débat sur la mémoire collective et les fractures sociales qui persistent.
Une proposition symbolique au Conseil de Paris
Emmanuel Grégoire, premier adjoint socialiste à la maire de Paris, a dévoilé vendredi dans les colonnes de Libération une proposition audacieuse : inscrire les noms de Zyed Benna et Bouna Traoré sur une partie de la place de la Nation.
Cette initiative n’est pas isolée. Elle bénéficie du soutien de trois autres élus : Laurence Patrice, adjointe d’Emmanuel Grégoire, David Belliard, maire du XIe arrondissement, et Lucie Castets, maire du XIIe. Le projet sera présenté « Lors du prochain Conseil de Paris » pour examen.
Un lieu chargé d’histoire républicaine
L’emplacement choisi revêt une dimension particulièrement symbolique. Les porteurs du projet souhaitent apposer cette plaque commémorative « au pied de l’imposant bronze sculpté par Jules Dalou, le Triomphe de la République ».
Située à l’est de la capitale, entre la place de la Bastille et le bois de Vincennes, la place de la Nation constitue traditionnellement un point de convergence pour les manifestations parisiennes. Un passage quotidien pour des milliers de personnes.
Le drame du 27 octobre 2005
Le 27 octobre 2005 marque un tournant dans l’histoire des banlieues françaises. Ce jour-là, à Clichy-sous-Bois en Seine-Saint-Denis, Zyed, âgé de 17 ans, et Bouna, 15 ans, trouvent la mort par électrocution dans un transformateur EDF.
Les deux jeunes s’y étaient réfugiés pour échapper à une course-poursuite policière, « bien qu’ils n’aient rien à se reprocher ». Les circonstances de leur décès et la gestion initiale de l’affaire par les autorités vont embraser le pays.
Un déclencheur national
L’annonce du drame, suivie du démenti initial des autorités concernant la course-poursuite et de l’évocation erronée d’une tentative de cambriolage, provoque une onde de choc. Plusieurs semaines d’émeutes éclatent dans toute la France.
La situation devient si critique que l’État instaure l’état d’urgence sur l’ensemble du territoire national, mesure exceptionnelle illustrant l’ampleur de la crise sociale.
Un devoir de mémoire assumé
Dans leur tribune, les élus parisiens affirment : « Dans ce lieu si emblématique de la capitale, des milliers de personnes passeront quotidiennement devant cette plaque et se souviendront de leur histoire (…) ».
Ils insistent sur l’appartenance des victimes à la communauté nationale : « Oui, Zyed Benna et Bouna Traoré étaient des enfants de la République ».
Paris directement concernée
Les signataires soulignent la responsabilité spécifique de la capitale dans ce devoir de mémoire. Les pères des deux adolescents exerçaient leur profession à Paris en tant qu’« agents de propreté ».
Ce lien direct avec la ville justifie, selon eux, l’engagement municipal dans la reconnaissance de ce drame qui a marqué toute une génération.
Un constat social alarmant
Les élus ne se contentent pas d’un geste mémoriel. Leur tribune dresse un bilan sans concession de l’évolution sociétale depuis 2005. Selon eux, « Il est peu de dire que la situation ne s’est pas améliorée depuis » la mort des deux jeunes.
« Les habitantes et les habitants des quartiers populaires continuent à souffrir du racisme, de la pauvreté et d’un système éducatif à deux vitesses », dénoncent-ils dans leur texte.
Une République à plusieurs vitesses
Le constat s’aggrave : la République « ne garantit pas l’égalité des droits » et « fait des différences parmi ses enfants », estiment les quatre élus.
Ils pointent également la dégradation des rapports entre forces de l’ordre et population : « Les relations entre la police et la population se sont endurcies, entraînant de multiples drames et de nouvelles violences (…) ».
