
Pile de documents administratifs sur fond de carte fragmentée
L’Hexagone détient une particularité unique en Europe : un découpage territorial d’une finesse inégalée. À quelques jours des élections municipales, cette organisation administrative héritée de la Révolution française soulève autant d’attachement que de critiques. Entre efficacité des services publics et proximité citoyenne, le débat fait rage.
Un record de morcellement territorial à l’échelle européenne
Au 1er janvier 2025, l’Hexagone recensait 34 875 communes, soit près de 40% de l’ensemble des municipalités de l’Union européenne. Un chiffre qui place la France loin devant ses voisins européens.
À titre de comparaison, l’Allemagne compte 10 795 communes, l’Espagne 8 112 et l’Italie 7 904, selon les données publiées dans un rapport de la Cour des comptes en 2023. Cette fragmentation administrative s’avère sans équivalent sur le continent.
Des communes majoritairement petites et très petites
La répartition de la population révèle un déséquilibre frappant. Une commune sur dix abrite moins de 100 habitants, tandis que la moitié n’en compte pas plus de 500. Les municipalités de moins de 1 000 résidents représentent 70% du total.
Manon Loisel, enseignante à Sciences Po, interrogée par BFM Business, résume cette situation : « On est les champions du morcellement communal, 6% de la population habite dans la moitié des communes, 15% dans les trois-quarts et 20% dans 85% des communes ».
Des élections qui témoignent d’une vitalité démocratique
Le 15 mars dernier, 33 305 maires ont été élus dès le premier tour, représentant plus de 90% des municipalités françaises. Un taux de décision rapide qui témoigne de l’importance du scrutin municipal dans le paysage politique national.
La Fondation Jean Jaurès souligne : « Malgré une défiance politique généralisée, le scrutin municipal reste marqué par un intérêt fort. Il conserve une capacité unique à assurer le lien entre les citoyens et la sphère politique, grâce à la proximité et à la valorisation d’une politique à taille humaine ».
Un héritage révolutionnaire devenu complexe et coûteux
Cette organisation territoriale trouve ses racines dans la Révolution française, lorsque les paroisses de l’Ancien Régime ont été transformées en communes. Au fil du temps, d’autres couches administratives se sont ajoutées : régions, départements, intercommunalités.
Ce « mille-feuille administratif » engendre un coût de 7,5 milliards d’euros selon le rapport Ravignon de 2024, dont 6 milliards pour les collectivités territoriales et 1,5 milliard pour l’État.
Des critiques virulentes sur l’efficacité de l’action publique
Daniel Behar, géographe, formule une critique sans appel de ce découpage territorial : « Comment prétendre à l’efficacité, lorsqu’on confie les rênes de l’action publique à 35.000 micro-États? ».
Il poursuit son analyse en affirmant : « Ces milliers de communes sont incapables de produire de l’action publique à hauteur des enjeux. » Une position qui met en lumière les difficultés rencontrées par les petites municipalités.
Des compétences difficiles à exercer pour les petites structures
Selon le rapport de la Cour des comptes de 2023, les petites municipalités éprouvent des difficultés à assurer certaines missions, notamment les plus techniques comme l’urbanisme. Le cumul du mandat de maire avec une activité professionnelle complique encore davantage la situation.
Manon Loisel défend la nécessité d’élargir les périmètres d’action : « Un périmètre moins restreint permettrait de produire une action publique plus efficace, plus présente ». Elle suggère la mise en place de services publics mobiles ou itinérants pour préserver la proximité.
Des fusions encouragées mais aux résultats limités
Face à ces constats, l’État encourage depuis plusieurs années les fusions volontaires entre communes. Entre 2012 et 2026, le nombre de municipalités est passé de 36 700 à 34 875, soit 1 825 fusions réalisées.
L’absence d’économies d’échelle avérées
Les travaux de Gabriel Bideau révèlent une réalité nuancée. Si certains exemples locaux démontrent des économies réalisées, comme ce maire de Baugé-en-Anjou qui a « gagné 20.000 euros en renégociant les contrats d’assurance », le bilan global s’avère décevant.
Le chercheur conclut que « le passage en commune nouvelle ne permet pas d’observer des économies d’échelle mais plutôt une augmentation de certaines d’dépenses » au niveau global.
Il suggère que les gains les plus importants ont déjà été réalisés via les intercommunalités pour « les plus urgents ou les plus pertinents à mutualiser » comme le ramassage des ordures, les transports intra-urbains ou la gestion de certains réseaux.
Un attachement profond des Français à leur commune
Malgré les critiques, près de 7 Français sur 10 se déclarent attachés à leur commune, un taux supérieur aux 63% exprimés pour leur région ou département. Cet attachement constitue un frein majeur aux projets de regroupement.
La commune demeure perçue comme un espace politique « concret, apaisé et proche du quotidien », offrant un contrepoint bienvenu à la défiance généralisée envers les institutions politiques nationales.
Les intercommunalités comme solution d’avenir
Pour concilier efficacité et proximité, Manon Loisel préconise un renforcement des intercommunalités. Elle rappelle une réalité du quotidien : « Il ne faut pas oublier que les gens passent leur temps à sortir de leur commune: pour aller travailler, pour aller faire des courses… Il faut travailler un sentiment d’appartenance à nos périmètres de vie effective ».
Impliquer davantage les élus municipaux
L’enseignante observe une fracture au sein des mairies : le maire et quelques élus maîtrisent les sujets intercommunaux comme le logement ou les transports, tandis que les autres élus se sentent moins concernés.
Elle plaide pour une meilleure utilisation de la légitimité démocratique des élus municipaux : « On s’apprête à élire un demi-million de représentants, c’est un vivier démocratique considérable. Il faudrait faire en sorte qu’ils se sentent plus partie prenante des intercommunalités et réciproquement que les intercommunalités s’appuient davantage sur les élus communaux ».
Cette approche permettrait de préserver le lien de proximité tout en améliorant l’efficacité de l’action publique, un équilibre délicat mais nécessaire face aux défis contemporains.
