
Plaque disparue à la Maison de l'Argentine
Un demi-siècle après le coup d’État militaire qui a plongé l’Argentine dans l’une des dictatures les plus sanglantes d’Amérique latine, la mémoire des disparus se retrouve au centre d’une bataille idéologique inattendue. Cette fois, c’est en pleine capitale française que se joue un conflit opposant résidents, associations et la nouvelle direction d’une institution universitaire emblématique.
Un anniversaire historique terni par les tensions actuelles
Le 24 mars 2025 marque un demi-siècle depuis l’instauration de la dictature militaire en Argentine. Cette date, reconnue comme la « Journée nationale de la Mémoire pour la Vérité et la Justice », devrait être un moment de recueillement unanime.
À Paris, les associations et ressortissants argentins s’apprêtent à rendre hommage aux disparus et aux victimes du terrorisme d’État. Mais cette commémoration prend, selon de nombreux témoignages, un « goût amer » en raison de l’évolution politique récente du pays.
L’arrivée au pouvoir de Javier Milei a bouleversé les équilibres, y compris au sein de la diaspora installée en France. Ses répercussions se font sentir jusqu’à la Cité internationale universitaire de Paris.
Une nomination controversée à la tête de l’institution
En 2024, le gouvernement Milei a placé Santiago Muzio, avocat franco-argentin conservateur, à la direction de la Maison de l’Argentine. Depuis, l’atmosphère au sein de la résidence a radicalement changé, selon plusieurs témoignages de résidents et d’anciens pensionnaires.
Cette nomination marque l’influence grandissante du président argentin sur une partie de la communauté expatriée en France, provoquant des remous au sein d’une institution jusqu’alors dédiée à l’échange culturel et académique.
La disparition mystérieuse d’une plaque commémorative
Le 10 février dernier, une plaque rendant hommage aux 30 000 disparus et victimes du terrorisme d’État a disparu des murs de l’établissement. Cette suppression n’a fait l’objet d’aucune annonce préalable aux résidents.
« Nous avons constaté la disparition de la plaque sans que nous ayons été prévenus », témoigne une résidente anonyme. L’affaire a été révélée publiquement par le député insoumis Thomas Portes, tandis qu’une pétition en ligne réclame le retour de ce symbole mémoriel.
La compagne de Santiago Muzio a justifié ce retrait en affirmant que la plaque « a été enlevée pour travaux ». Pourtant, « toutes les décorations accrochées aux murs sont toujours en place », contredisant cette explication officielle.
Un climat de peur et d’intimidation dénoncé
Catalina*, ancienne résidente, décrit « l’atmosphère de peur qu’instille Santiago Muzio depuis son arrivée ». Selon elle, le nouveau directeur aurait imposé dès sa prise de fonction une ligne politique autoritaire.
« Dès son arrivée, il a imposé une forte pression politique et une peur auprès de tous les résidents », poursuit-elle. Des affiches portant sur les valeurs de la Cité universitaire, la charte anti-discrimination, l’homophobie et les numéros d’aide auraient été retirées.
Des étudiants ciblés pour leurs convictions
Un étudiant ouvertement homosexuel qui avait questionné le directeur sur la disparition de ces affiches aurait été convoqué. « Il a dit qu’il n’avait pas à répondre à ça et l’a ‘invité’ à aller dans son bureau pour discuter de son avenir dans la maison », rapporte Catalina*.
La méthode serait systématique selon plusieurs témoignages : « Il cible un résident et lui explique qu’il devra peut-être quitter la maison à la fin de l’année. C’est une pression dure et constante. »
L’enjeu est de taille pour ces jeunes : leurs études en France dépendent directement du gouvernement argentin. La menace d’un non-renouvellement de résidence équivaut donc à un renvoi au pays.
L’existence d’une « liste noire » évoquée
« Tout le monde dit qu’il y a une ‘liste noire’ au sens propre ou figuré. Si on est inscrit dessus, c’est la fin de notre séjour en France et de nos études. Une catastrophe pour notre avenir… », explique Catalina*.
Marie-Laure Stirnemann, porte-parole de l’Assemblage des Citoyens Argentins en France (ACAF), confirme ces pratiques : « Certains nous contactent parce que Santiago Muzio les menace de ne pas renouveler leur résidence ».
Des événements politiques d’extrême droite organisés sur place
Le paradoxe est saisissant : Santiago Muzio a refusé à l’ACAF l’autorisation de commémorer le 24 mars à la Maison de l’Argentine, « sous prétexte que ce n’est pas un lieu où on doit faire de la politique ». Pourtant, cette date est inscrite dans la loi argentine comme jour férié national.
Dans le même temps, le collectif ACAF accuse le directeur d’organiser « des réunions politiques à l’intérieur de la maison ». Le mercredi 18 mars, une soirée intitulée « Argentine et Milei. Quel tournant politique ? » s’est tenue dans la salle de réception du bâtiment.
Une conférence organisée par l’extrême droite française
Cet événement était organisé par l’Institut de formation politique, une école destinée aux cadres de l’extrême droite, liée à Pierre-Édouard Stérin et son projet Périclès. Santiago Muzio figurait parmi les intervenants, aux côtés de Romain Dominati (du parti miléiste français) et Michael Migueres, auteur d’une biographie du président argentin.
L’accès à cette conférence était réservé « sur candidature », et des participants ont confirmé qu’il s’agissait bien d’une « réunion politique ». Sur son compte Instagram, Santiago Muzio s’affiche également aux côtés de Marion Maréchal.
Une surveillance permanente des résidents
Santiago Muzio vit dans la résidence avec toute sa famille, une situation qui crée un malaise supplémentaire. Catalina* décrit une surveillance quotidienne : « Ils sont tout le temps là et ils entrent dans les chambres des résidents sans permission, qu’on soit là ou pas. Même les enfants. On sait qu’ils écoutent aux portes. Ça met une pression impossible sur les résidents qui n’osent même pas discuter dans leur chambre ».
Lors du passage de journalistes sur place, la personne qui les a filmés et leur a demandé de partir n’était autre que la compagne du directeur.
Le non-respect de la charte de la Cité universitaire
Santiago Muzio a refusé de signer la charte de la Cité universitaire, document fondateur qui repose sur des principes de paix, d’humanisme, d’égalité, de respect et de « non-discrimination d’origine, de langue, de fortune, de genre, d’orientation sexuelle ».
La laïcité, spécifiée à l’article 3 de la charte, ne serait pas respectée selon plusieurs témoins. Le directeur aurait fait installer une vierge dans les locaux, justifiant sa présence par le fait qu’elle représenterait le pays par ses couleurs.
Un boycott de la part d’autres résidences
La situation « tend toute la Cité U », au point que d’autres maisons refusent désormais le « brassage » (échange d’étudiants) avec la Maison de l’Argentine, une pratique pourtant centrale dans le projet éducatif de l’institution.
L’impuissance des autorités parisiennes
La direction de la Cité universitaire reconnaît son incapacité à agir. Elle a indiqué aux journalistes du Monde qu’elle « n’avait malheureusement aucun pouvoir d’agir sur la situation ».
Cette impuissance s’explique par le statut particulier de la Maison de l’Argentine, construite en 1928. Contrairement aux autres résidences dont les directeurs sont nommés sur décision collégiale à Paris, ses murs appartiennent à l’État argentin et son directeur est directement désigné par Buenos Aires.
Une manifestation de l’internationalisation de l’extrême droite
Marie-Laure Stirnemann (ACAF) résume la situation avec gravité : « C’est terrible de devoir subir la politique de Javier Milei ici en France alors que nous sommes à des milliers de kilomètres ».
Pour la porte-parole du collectif, cette affaire illustre « un chapitre de l’internationalisation de l’extrême droite », où les réseaux politiques transcendent les frontières pour imposer une idéologie commune, au mépris des institutions d’accueil et des valeurs qu’elles défendent.
