
Pratiquer la course à pied devrait être un plaisir simple et accessible à tous. Pourtant, pour une majorité de femmes, sortir courir relève du parcours du combattant. Entre harcèlement de rue, agressions verbales et climat d’insécurité, les joggeuses doivent constamment adapter leur pratique sportive. Un constat alarmant qui freine leur participation aux épreuves et limite leur liberté de mouvement.
Des chiffres qui révèlent une réalité préoccupante
Les statistiques dressent un tableau sans équivoque de la situation. Selon une étude Adidas menée en 2023 dans plusieurs pays, 92% des femmes interrogées expriment des craintes pour leur sécurité pendant leurs sorties running.
Une enquête similaire réalisée par Hoka révèle que 45% des participantes ont déjà subi du harcèlement verbal ou physique lors de leurs entraînements. Face à ces agressions, 80% d’entre elles ont modifié leurs habitudes : changement de parcours, adaptation de leur tenue, voire arrêt total de la pratique.
Au Marathon de Paris, prévu le 12 avril, 20 800 femmes sont attendues, représentant 33% des participants. Si ce chiffre constitue un record, il reste très éloigné de la parité. À titre de comparaison, le Marathon de New York affichait 45% de femmes en novembre 2025.
La peur qui dicte les comportements
Les témoignages recueillis illustrent cette réalité quotidienne. Sifflets, remarques déplacées, coups de klaxon : le harcèlement de rue s’invite systématiquement dans les sorties des joggeuses.
Andrea, par exemple, ne sort « jamais le soir » et a renoncé à ses écouteurs même si elle « préfère avec la musique ». Léa, quant à elle, ne court « jamais seule », quelle que soit l’heure de la journée.
L’hyper-vigilance comme mode de vie
Marine subit des micro-agressions trois fois en une semaine et vit dans un « état d’hyper-vigilance » permanent. Elisa, 37 ans, confie : « Dans Paris, je n’ose pas me mettre en brassière et quand je cours la nuit, je regarde à deux fois avant de m’aventurer sous un tunnel. »
Elle ajoute : « C’est sûr qu’on se pose plus de questions que les mecs. » Suzanne, de son côté, cache ses hanches avec « une veste autour de la taille ».
Des mesures de précaution extrêmes
Certaines femmes vont jusqu’à investir dans du matériel de surveillance. Maud a acquis une montre connectée permettant à son compagnon d’« avoir accès à [sa] localisation en direct » après le meurtre d’Agathe Hilairet en 2025.
Natacha, 55 ans, a suivi des cours de self-défense suite à l’affaire Natacha Mougel, violée et tuée en 2010. Elle recommande de « varier les itinéraires pour ne pas se faire repérer par les prédateurs ».
Pourquoi si peu de femmes au Marathon de Paris ?
Les organisateurs attribuent cette sous-représentation féminine à la difficulté technique de l’épreuve. Une explication contestée par les associations de terrain.
Selon Tiphaine Poulain, représentante de l’association Sine Qua Non, la réalité est ailleurs : la préparation d’un marathon se déroule en hiver, la nuit, période durant laquelle les femmes « ne se sentent pas en sécurité ».
Pour information, la Fédération française d’athlétisme recensait en 2025 seulement 37% de femmes parmi les finishers de courses running, soit environ 1,53 million de résultats.
Des entraves multiples à la pratique féminine
Tiphaine Poulain dénonce ces contraintes imposées aux femmes : « Toutes ces questions qu’on se pose, et qu’on nous impose, sont des entraves à la liberté de courir. »
Elle rappelle également que « l’espace public est gratuit, ça devrait être un terrain de jeu évident pour promouvoir le sport féminin, mais les femmes ne s’y sentent pas en sécurité. »
Au-delà de l’insécurité
D’autres obstacles viennent s’ajouter : la charge mentale familiale qui pèse principalement sur les femmes et la sous-évaluation systématique de leurs capacités physiques.
Face à ce constat, l’association Sine Qua Non a lancé une consultation pour recueillir témoignages et propositions de solutions. Des groupes de running dédiés ont également vu le jour.
Courir en groupe ne suffit pas
Tiphaine Poulain refuse néanmoins de considérer le running collectif comme unique réponse. « Mais courir en groupe ne peut pas être la seule solution. On n’en peut plus de ce message qui dit que si tu es une femme, tu dois forcément courir en groupe. C’est hypercontraignant. »
Elle appelle les organisateurs de courses à se saisir du sujet et à « responsabiliser les hommes », pour que l’espace public redevienne véritablement accessible à toutes.
